#1 2008-11-19 13:36:09

clavi
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Dossier Kerviel dans Libération

Les quatre péchés de la Générale
Nicolas Cori
18 novembre 2008


Jérôme Kerviel doit être interrogé demain par les juges d'instruction Renaud Van Ruymbeke et Françoise Desset. Cela pourrait être la dernière audition de l'ancien trader de la Société générale, accusé d'être à l'origine d'une perte de 4,9 milliards d'euros. Les juges envisagent de clore leur dossier et de renvoyer Kerviel devant un tribunal, où il risque jusqu'à cinq ans de prison, sans s'intéresser à la responsabilité de ses supérieurs, donc celle de la banque. Une décision dénoncée par l'ex-trader. Sa défense va faire de nouvelles demandes d'actes : ouverture de scellés encore fermés, expertises informatiques, auditions d'autres salariés de la Générale... Au vu des éléments que l'enquête a fait apparaître, et que nous révélons, il semble en effet assez clair que la banque ne peut pas s'exonérer de toute responsabilité.

Le 24 janvier, quand il révèle l'affaire, Daniel Bouton, le patron de la Société générale, raconte que Jérôme Kerviel "a eu l'intelligence d'échapper à toutes les procédures de contrôle". En fait, Kerviel n'a pas "échappé" aux procédures. De nombreux services avaient repéré que son comportement était étrange. Dès juillet 2007, la direction financière de la banque avait identifié l'une des techniques favorites de Kerviel pour masquer ses opérations : indiquer avoir fait une transaction avec ClickOptions, une filiale de la Socgen dont l'activité est de proposer aux particuliers de spéculer sur les options. Les mails échangés entre les membres de ce service et l'équipe du middle office de la Générale, qui contrôlait l'activité des traders, sont récurrents. Le 12 avril 2007, lors de la clôture des comptes trimestriels, Delia Boulachin, membre de l'équipe "conso" à la direction financière, découvre que sa banque déclare notamment "face à ClickOptions 826 331 k€ en achat-vente Ifat [instruments financiers à terme, ndlr]". Gênant, car ClickOptions "certifie qu'elle n'a pas d'activité de vente" de ce type de produit financier. Même perplexité de son collègue Edmundo Goncalves : "Les montants paraissent démesurés par rapport au volume de ClickOptions. Le numéro de trade ne correspond à rien dans notre système de gestion." Le deal étant enregistré comme émanant du portefeuille WAR2A, celui de Jérôme Kerviel, on retrouve vite la personne au middle office qui surveille le trader. Il s'agit de Sébastien Conquet, qui finit par se retourner vers Kerviel... qui lui raconte qu'il s'est trompé. Le scénario se répète ensuite à de multiples reprises. Le 30 mai, Delia Boulachin écrit avoir "le même problème ce mois-ci" avec sept opérations qui atteignent 7 milliards d'euros et déclare qu'elle les a "annulés" d'elle-même. Le 15 juin, elle note, alors que l'écart atteint 11 milliards d'euros, qu'il s'agît "d'un problème récurrent depuis l'arrêté de mars". Et le 12 juillet, un nouvel écart de 790 millions d'euros de résultat la fait écrire : "Nous avons ce mois-ci encore des écarts significatifs sur les achats-vente d'options." Et personne n'ira vérifier le pourquoi des "erreurs" à répétition, pourtant bien étranges.

La Société générale a d'abord présenté Kerviel comme "un petit trader sans génie particulier". Elle l'a ensuite accusé d'avoir outrepassé son mandat, qui était de vendre des produits financiers aux clients de la Socgen, sans prendre de risque. En fait, si Kerviel avait dissimulé le fait d'avoir gagné 1,4 milliard à la fin 2007, il était néanmoins réputé comme un très bon trader. C'était au vu et au su de sa hiérarchie qu'il spéculait. Ouachel Meskine, un trader qui travaillait dans le même service que Kerviel, mais à un autre étage, a ainsi raconté à la justice : "Il est très bon et cela se savait. Tout le monde savait que Jérôme prenait des positions dans la journée et faisait du spiel sur les futures [jouait sur les options]." Et de donner comme exemple une conversation avec le chef de Kerviel, Eric Cordelle : "Eric disait qu'il avait vu Jérôme prendre une position de quelques centaines de futures qui avait rapporté 300 000 à 400 000 euros." Kerviel gagnait tellement qu'il en faisait profiter tous ses collègues, en leur donnant une partie de ses profits. "A trois reprises en décembre, il m'a booké et fait booker 500 000 euros, témoigne ainsi Sébastien Gers, collègue de Kerviel. Un jour, il était venu me voir vers 19 heures, 19 h 30, pour me dire alors que Cordelle était là. "Tiens je te booke 200 000 ou 300 000.""

Selon plusieurs témoins, il était d'usage, en fin d'année, une fois ses objectifs atteints, de truquer son résultat, pour démarrer l'année suivante avec un "matelas". Le collègue de Kerviel, Sébastien Gers reconnaît ainsi avoir réévalué son portefeuille "à la demande de la hiérarchie", avec "pour effet de réduire le résultat 2007 et d'augmenter celui de 2008. Et de 2 millions d'euros". Et Thomas Mougard, l'assistant trader de Kerviel, de préciser : "Martial Rouyère [supérieur hiérarchique de Kerviel] avait demandé, après lui en avoir parlé, aux assistants de Sébastien Gers de dissimuler 2 millions d'euros de résultat. La finalité était de transférer du résultat de 2007 à 2008."

Kerviel est accusé d'avoir fait perdre 4,9 milliards d'euros à la banque, mais une partie est en fait due à un autre trader, Maxime Kahn, qui a vendu les produits financiers achetés par Kerviel. Selon la Commission bancaire, la position de Kerviel était évaluée à - 2,7 milliards d'euros quand il a été découvert. Ce sont "les opérations de cessions" qui "ont entraîné des pertes additionnelles de - 3,6 milliards", aboutissant à un total de 6,3 milliards, compensé par le gain de 1,4 milliard réalisé fin 2007. La manière dont le débouclage des positions de Jérôme Kerviel s'est opéré permet sans doute d'expliquer pourquoi la somme a été si importante. Selon la Commission bancaire, Kahn n'avait pas été informé qu'il allait traiter l'argent de la banque. Il croyait qu'il s'agissait de l'argent d'un client. Et n'a donc pas prêté autant attention aux pertes de l'opération. On lui a indiqué qu'il devait respecter une parfaite confidentialité, mais on l'a d'abord laissé, toute une matinée, opérer depuis sa position habituelle, en pleine salle des marchés. Ce n'est qu'à midi qu'on a pensé à l'installer seul dans une salle de réunion.


Le 24 janvier 2008, quand l'affaire Kerviel est révélée au public, elle semble simple. D'un côté, il y a une banque qui vient de perdre 4,9 milliards d'euros par la faute des agissements d'un trader peu scrupuleux : un "fraudeur, terroriste et un escroc" explique Daniel Bouton, le patron de la Société générale. De l'autre, il y a un ex-salarié, Jérôme Kerviel, qui, à sa première comparution devant la police, le 26 janvier, admet sa pleine et entière responsabilité et détaille aux policiers son mode opératoire pour spéculer en toute liberté jusqu'à 50 milliards d'euros. Le trader saisissait "simplement" dans le système informatique des opérations fictives qui allaient dans le sens inverse de ses prises de position réelles (un achat authentique était compensé par une vente imaginaire). Pendant des mois, personne ne s'en est rendu compte.

Sitôt ces aveux passés, le trader est mis en examen par les juges Renaud Van Ruymbeke et Françoise Desset pour "abus de confiance", "faux et usages de faux" et "insertion de fausses données dans un système de traitement automatisé de données informatiques". Et pour que l'histoire soit limpide, le parquet demande, et obtient, pour quelques semaines, la mise en détention du fautif. Car qui va en prison sinon un coupable?

Mais ce roman n'a pas résisté à l'épreuve des faits. D'abord parce que l'enquête judiciaire a avancé. Mais surtout parce que la Société générale a dû composer avec des marchés qui n'ont pas avalé toute crue sa belle histoire.

Pour les spécialistes de la finance, les contrôles internes à la banque auraient dû empêcher le trader de spéculer autant. Et la Société générale, qui cherche à regagner la confiance des marchés, doit accepter de jouer en partie la transparence. Elle publie un rapport d'enquête interne, en version abrégée en février, puis en version définitive en mai. La conclusion de ce rapport démonte les premières déclarations de la banque. En fait, les méthodes de dissimulation du jeune trader étaient simples à détecter, les services de contrôle avaient parfaitement identifié que Kerviel faisait constamment des choses bizarres (en deux ans, plus de 90 alertes émises !), et sa hiérarchie directe savait qu'il spéculait énormément. Simplement, tout le monde a laissé faire car cela n'était pas dans la "culture" de la banque d'embêter un trader, qui plus est quelqu'un faisant gagner de l'argent à l'entreprise. Prenant acte de ces conclusions, la banque licencie les supérieurs et les collègues directs de Kerviel. Et renouvelle totalement son système de contrôle des traders, qui n'a pas été capable d'arrêter Kerviel.

Mais bizarrement, la justice ne va pas s'engouffrer dans les portes entrouvertes par le rapport de la Société générale. En tant que partie civile dans l'instruction, la banque continue à cultiver le mythe d'un Jérôme Kerviel organisateur solitaire ou maître d'œuvre de la "fraude" avec un ou plusieurs complices. "Le dossier est simple, explique Me Jean Veil, l'avocat de la banque. L'accusé a avoué. Il a eu un comportement délictuel et fait perdre 5 milliards d'euros à la Société générale. Rien ne démontre en revanche la culpabilité de ses supérieurs." Un avis partagé par la police. Dans un premier temps, elle part à la chasse d'éventuels complices. Moussa Bakir, salarié de Fimat, une filiale de la Société générale, passe deux jours en garde à vue en février. Kerviel passait par lui pour une partie de ses ordres. Mais cette piste est abandonnée. Fin juin, la police transmet un dossier au juge dans lequel elle conclut à la seule culpabilité de Kerviel. Le trader a fait "fi de toute considération éthique et déontologique" et a "su être convaincant et pertinent pour berner son entourage". Quant à ses supérieurs, ils n'étaient pas au courant des prises de position hors norme de Kerviel puisque celui-ci "éprouvait la nécessité de les dissimuler, voire de les travestir par la production de faux documents".

Fin juin, une expertise psychologique montrant que Kerviel n'est pas fou, et donc peut-être jugé, est réalisée. On se dirige alors doucement vers un renvoi en correctionnelle. Soit à peine cinq mois après l'ouverture de l'instruction. Un record en matière de délit financier... A l'époque, cela ne semble pas poser de problème à l'avocate de Kerviel, Me Elisabeth Meyer. Elle estime avoir limité les dégâts concernant la qualification des faits retenus contre son client (il a échappé à "abus de confiance aggravé"). Et elle ne veut pas "faire le procès de la banque".

Mais tel n'est pas l'avis de Kerviel. L'ex-trader est très énervé quand il se rend compte que sa franchise n'est pas partagée par tout le monde. Lors des auditions, certains de ses supérieurs mentent ou jouent aux imbéciles. Il décide alors d'une stratégie plus offensive. Exit Elisabeth Meyer, qui refuse ce changement. Et bienvenue à une équipe plus étoffée, emmenée par Me Eric Dupont-Moretti, un pénaliste non spécialiste des affaires financières mais qui n'a pas peur d'aller au combat. Cette nouvelle défense multiplie les demandes d'actes et exige de nouvelles confrontations.

Van Ruymbeke accepte ces confrontations, mais ne cache pas son agacement. Début août, il met en examen Thomas Mougard, l'assistant-trader de Kerviel, pour "complicité d'introduction frauduleuse de données dans un système informatique". Mougard aurait rentré les opérations fictives de Kerviel en connaissance de cause, thèse avancée par la deuxième version du rapport de la Société générale. Pour Kerviel, cette mise en accusation de son ancien assistant signifie que l'instruction est maintenant menée suivant les desiderata de la banque. Et que le juge est sensible à la menace d'une class action menée aux Etats-Unis contre la banque, qui pourrait conduire à des centaines de millions d'euros d'amende.

Cette suspicion est étayée par le comportement assez inhabituel de Van Ruymbeke. Le juge, qui d'habitude adore pousser son instruction aussi loin qu'il le peut, est passif. Les témoignages évoquant des trucages de compte par d'autres traders (lire page 2) n'entraînent aucune demande de réquisitoire supplétif. Sur certains points, l'instruction repose entièrement sur des documents fournis par la banque. Aucune expertise indépendante, ni informatique, ni comptable, pour vérifier la réalité de la perte déclarée par la Société générale n'a été ordonnée. Et quand la banque refuse de communiquer certains documents demandés par la défense du trader, Van Ruymbeke ne s'en formalise pas. Tout se passe comme si le juge semblait pressé de se débarrasser d'une affaire qui l'ennuie. Et comme c'est lui qui est maître de son instruction, on ne voit pas comment les avocats du trader pourraient réussir à inverser la tendance.


Reconverti dans l'informatique, l'ex-trader s'en prend à son ancien employeur.

Quand Jérôme Kerviel quitte le siège de la Société générale, le dimanche 20 janvier 2008, juste après que ses supérieurs ont appris qu'il avait joué pour 50 milliards d'euros, le jeune trader sait que son avenir dans l'entreprise est fortement compromis. Un de ses supérieurs vient de lui dire de ne pas revenir le lendemain. Mais le futur ex-trader ne se doute pas à quel point il va devenir un personnage médiatique, son nom étant associé à jamais à la perte de 4,9 milliards déclarée par la banque. Sans que l'intéressé ne le cherche. Il refuse de parler dans les médias, laissant à ses avocats le soin de présenter son point de vue sur l'affaire. Seule concession, il pose pour des photos et se laisse filmer lorsqu'il se présente à ses auditions.

Déferlante. Derrière l'image, il y a un jeune homme de 31 ans que l'affaire est en train de transformer. Il y a quelques mois, on le décrivait comme quelqu'un de "discret", "réservé", un "gentil garçon" au physique avantageux. Cela ne voulait pas dire qu'il était naïf. Dès sa mise en examen, il lisait ce qu'on écrivait sur lui ; il s'est dépêché d'embaucher un spécialiste en communication de crise pour parler aux journalistes. Mais ses proches cherchaient à le mettre à l'abri de la violence de la déferlante médiatique. Et lui se laissait faire. Parmi eux, son frère Olivier, qui l'héberge un temps, et Jean-Raymond Lemaire, un expert judiciaire qui dirige une petite société d'informatique, rencontré au moment où l'affaire éclatait. De 25 ans son aîné, Lemaire a fait office de figure paternelle pour un Kerviel qui avait perdu son père il y a quelques années. A sa sortie de prison, Lemaire lui a trouvé un poste d'informaticien dans son entreprise, située dans les Hauts-de-Seine et, depuis, il le conseille sur la stratégie à suivre dans le dossier judiciaire.

Sans honte. La lente mue de l'ex-trader s'est révélée dans la gestion de l'instruction. Au début, Kerviel était passif, se contentant de raconter aux policiers et aux juges ce qu'il avait fait. Sans honte : l'ex-trader est fier d'avoir fait gagner 1,4 milliard d'euros à sa banque, même s'il n'a pas respecté les règles. Puis, il s'est imposé de plus en plus, n'hésitant pas à interroger directement les témoins lors de confrontations. Sans que cela ne gêne Renaud Van Ruymbeke. Dépassé par les techniques financières à l'œuvre, le juge a d'abord été bien content de trouver un accusé coopératif, se faisant un plaisir d'expliquer comment il procédait. Dans les premiers temps, Kerviel éprouvait d'ailleurs une réelle admiration pour le parcours d'un homme réputé pour sa liberté d'action contre l'establishment financier. Il en avait même fait le sujet d'un mémoire au cours de ses études.

Mais cette belle entente entre juge et accusé n'a eu qu'un temps. Au bout de quelques mois, Kerviel a compris que sa coopération risquait de le voir condamner à la prison ferme. Et lui seul. Il a alors adopté une stratégie plus offensive. Tant pis si cela a conduit son avocate, Elisabeth Meyer, à refuser de le suivre. Il prit une nouvelle équipe pour le défendre, et lui a laissé le soin de cogner contre la Société générale. Quant à lui, il n'a pas hésité à accuser nommément ses anciens chefs d'avoir été au courant de ses agissements. Et tant pis pour le "gentil garçon". Il assume son nouveau rôle.

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